Thé rouge, thé noir : histoire d'un malentendu
« Des goûts et des couleurs, on ne discute pas », dit l'adage. Pourtant, c'est bien ce qu'on va faire : je vous explique pourquoi ce que les Chinois nomment thé rouge est devenu, en Europe, le « thé noir » — et ce qu'est le vrai thé noir.

Six familles, six couleurs
Il existe six familles de thé chinois :
- le thé vert, 绿茶 lǜ chá ;
- le thé rouge, 红茶 hóng chá ;
- le thé blanc, 白茶 bái chá ;
- le thé jaune, 黄茶 huáng chá ;
- le thé noir, 黑茶 hēi chá ;
- le wulong, 乌龙 wū lóng, qu’on appelle aussi thé bleu-vert, 青茶 qīng chá.
Le nom est souvent lié à la couleur de la liqueur, et chaque couleur correspond à un traitement spécifique de la feuille. En l’occurrence : le thé rouge chinois est un thé totalement oxydé ; le thé noir chinois est un thé fermenté — c’est la famille du Pu’er et des thés sombres.
Or les thés que les Occidentaux qualifient de « thés noirs » sont, en réalité, des thés rouges pour les Chinois. Pourquoi cette confusion ? Pour le comprendre, il faut regarder l’histoire du thé en Europe. Il y a deux hypothèses — qui ne sont pas incompatibles.
Première hypothèse : les marchands hollandais du XVIIᵉ siècle
Il faut se rappeler qu’à cette époque, les techniques de fabrication du thé oxydé ne sont pas encore au point : il n’existe pas encore, à proprement parler, de thé rouge. Il est très probable que les feuilles achetées sur place en Chine par les marchands hollandais étaient, au départ, du thé vert.
Mais une fois arrivés en Europe, après un long voyage en bateau dans l’humidité et la chaleur, ces thés s’étaient oxydés. En voyant la couleur foncée des feuilles, on s’est dit que c’était du thé… noir.
Deuxième hypothèse : les marchands britanniques du XVIIIᵉ siècle
À cette époque, le thé acheté par les marchands britanniques vient essentiellement des monts Wuyi, dans la province du Fujian. Or, les Wuyi sont un terroir producteur de wulong. Le wulong a une longue feuille foncée et une liqueur cuivrée — et 乌龙 wū lóng signifie littéralement « dragon noir ». L’aspect des feuilles et l’approximation de la traduction ont sans doute poussé les Britanniques à baptiser ce thé black tea.
Un peu plus tard, à la fin du XVIIIᵉ siècle, le Lapsang Souchong est mis au point et commercialisé. C’est un thé rouge fumé, lui aussi originaire des Wuyi. Les Britanniques ne le distinguent pas du wulong : ils l’appellent aussi black tea.
Et le vrai thé noir, alors ?
Le vrai thé noir chinois, c’est donc le thé de fermentation — j’en parle longuement dans mon article sur le Pu’er. Voilà : maintenant, vous saurez faire la différence entre le thé rouge et le thé noir. Et pour la faire en tasse plutôt qu’en théorie, passez à la boutique pour une dégustation !