Maison de thé réelle, maison de thé imaginaire : de Lao She à Dragon Ball
Il y a longtemps, j'ai lu « La maison de thé » de Lao She. Je l'ai relue récemment : elle me bouleverse toujours, mais différemment… surtout que je tiens désormais moi aussi une maison de thé. Une chose n'a pas changé : une maison de thé est toujours un lieu de vie.

La pièce de Lao She
Publiée pour la première fois en 1957, cette pièce de théâtre met en scène plus de cinquante personnages, qui se rencontrent dans une maison de thé de Pékin. Elle se déroule en trois actes, pour autant d’époques : l’Empire finissant (1898), puis la période des seigneurs de la guerre, et enfin la reprise de la guerre civile. La pièce couvre ainsi près d’un demi-siècle d’évolution de la vie des différentes classes de la société chinoise.
Je l’avais lue il y a longtemps ; je l’ai relue récemment. Elle m’a toujours bouleversée, mais différemment… surtout que je tiens désormais moi aussi une maison de thé.

Le décor rêvé du cinéma de kung-fu
Dans la littérature et le cinéma chinois, dans les wu xia pian et les histoires de kung-fu, la maison de thé est — à tous les sens du terme, et sans que cela soit péjoratif — un « lieu commun ».
Il faut bien dire que c’est le décor propice à toutes sortes de scènes spectaculaires : c’est un lieu qui, tout en étant très vivant et animé, est d’ordinaire paisible et régi par des routines simples… Alors, quand survient une querelle, un défi, une rixe ou n’importe quel élément perturbateur, le contraste est d’autant plus saisissant ! Ajoutons à cela que la disposition sur plusieurs niveaux, le mobilier traditionnel en bois et les délicats services à thé fournissent autant d’éléments susceptibles d’être détruits au cours de duels à l’épée d’anthologie ou de bagarres à main nue mémorables…
Sorti en 2000, le désormais classique Tigre et Dragon d’Ang Lee, adaptation du tome 4 du cycle La Grue de fer de Wang Dulu, offre une séquence qui est à la fois un très bel exemple et un clin d’œil-hommage à ce topos littéraire et cinématographique.

Pérégrinations vers le thé
En 629, en Chine, sous les Tang, un jeune moine bouddhiste surdoué a l’idée saugrenue et courageuse de se rendre en Inde, pour maîtriser pleinement le sanskrit et ramener des reliques et des textes bouddhiques. Ses notes de voyage, compilées et mises en forme par son disciple, donnent le Rapport du voyage en Occident à l’époque des Grands Tang, un ouvrage important pour les historiens de la Chine, de l’Inde et de l’Afghanistan.
Plus tard, au XVIᵉ siècle, sous les Ming, cet authentique récit de voyage servira d’inspiration au grand roman épique de Wu Cheng’en : La Pérégrination vers l’Ouest, où le personnage du moine se fait largement voler la vedette par son garde du corps, le fameux Roi des Singes, Sun Wukong. Le duo est rejoint en cours d’aventure par Zhu Bajie, un homme changé en cochon pour sa lubricité, et par Sha Wujing, un ogre-bandit des sables… En 1982, une adaptation en série voit le jour à la télévision chinoise — souvent rediffusée depuis.

Et le thé, dans tout ça ?
En 1984, un jeune mangaka japonais surdoué, aficionado des films de kung-fu — le très regretté Akira Toriyama —, a l’idée saugrenue et courageuse d’adapter très librement ce matériau. Il crée le génial Dragon Ball… où les noms de thé sont partout :
- 孙悟空 Sūn Wùkōng, « petit-fils conscient de la vacuité », reste Sun Wukong — prononcé à la japonaise « Son Goku », le nom que connaissent la plupart des Occidentaux ;
- 沙悟净 Shā Wùjìng, « sable conscient de la pureté », est devenu Yamcha : un jeu de mots japonais à partir du cantonais yum cha, 饮茶 yǐn chá… « boire le thé » ;
- Yamcha est accompagné d’un petit animal magique capable de métamorphoses appelé… Pu’Erh — vous reconnaissez le nom d’un célèbre thé fermenté ;
- quant à 猪八戒 Zhū Bājiè, le « cochon aux huit vices », il est renommé Oolong — 乌龙 wū lóng, le nom chinois des thés semi-oxydés.
Vous pouvez maintenant relire et revisionner tout ça en dégustant, en conscience, un wulong ou un Pu’er.